Masaki Fujihata, exposition (exhibition)

Trois œuvres mobilisables
Three mobilisable works

Ce qu’a produit Masaki Fujihata depuis vingt ans est d’une très grande diversité. S’il est classé parmi les artistes des nouveaux médias, il n’est certainement pas l’artiste d’un médium particulier. C’est pourquoi il peut déclarer aussi nettement :
The work created by Masaki Fujihata in the last 20 years is of great diversity. While he has been classified as an artist of the new media, he can certainly not be identified with one particular medium. This is why he can clearly say :

« Je vois l’art des médias non pas tant comme celui qui “utilise” les nouveaux médias mais comme une créativité appliquée à fabriquer ces médias. Si l’on considère que l’art des médias consiste à utiliser les nouveaux médias, on finit par parler d’”art des nouveaux médias” ou d’”art des médias numériques” comme on dit “peinture à l’huile” ou “sculpture”. L’essence de l’art des médias n’est pas là mais dans la création de nouveaux médias. C’est pourquoi je crois qu’un nouveau médium doit être trouvé pour chaque œuvre particulière. » Masaki Fujihata, entretien avec Tetsuya Ozaki, Art it, « Wat Is Media Art ? », 2005, vol. 3, N° 1, Tokyo.
« I see media art not so much as “using” new kinds of media as the creativity to “make” those media. If you take the view that using new media constitutes media art, you end up talking about “new media art” and “digital media art” in the same way people refer to “oil painting art” or “art sculpture”. The essence of media art however lies not here, but in creating new media. I believe therefore that a new medium should be formed with each individual work. »

Masaki Fujihata est le premier artiste à avoir employé le GPS dans un projet artistique : Impressing Velocity-Mount Fuji (1994) est une manière de produire des « vues » du Mont Fuji qui ne doivent rien à la vision mais qui se construisent dans la marche. L’inscription des trajectoires rend compte de la topographie du parcours mais aussi de la vitesse de la progression : vers le sommet, si les courbes se dressent en pics saillants, c’est que les marcheurs ont buté sur la fatigue. Ailleurs, au contraire, si les courbes s’incurvent, c’est que le terrain est dévalé en glissades. Mais c’est aussi le moment où commencent à s’associer GPS et vidéo. Cette logique de l’homogénéité des procédures d’enregistrement sera à l’origine de toute une série de pièces d’apparence documentaire, les Field-Works (à partir de 2000). Ce sont de vastes espaces-temps cartographiques, à la fois objectifs et subjectifs, où, à la mobilité du déplacement, s’adjoint l’inscription d’une mobilité sur place, celle de la caméra, de sa recherche conversationnelle de l’angle et du sujet.
Masaki Fujihata is the first artist to have integrated GPS technology in an artistic project : Impressing Velocity-Mount Fuji (1994) is a way to produce « views » of the Mount Fuji, which are not based on vision, but which are created by walking. The graphics of the trajectory expose the topography of the route, but also the velocity of the progression: if sharp peaks increasingly characterize the curve, as the walkers approach the summit, this expresses their growing exhaustion. And on the contrary, if the curve is going down, this shows that the walkers cover the distance on the terrain without effort. In this work, Fujihata starts to bring together GPS and video. Hereupon, he bases a whole series of documentary-like works on the logic of homogeneity concerning different procedures of recording: the Field Works starting from 2000. The Field Works are vast spatiotemporal cartographies, objective and subjective at the same time. Here, the mobility of the displacement is linked to a sort of mobility on the site, which is the mobility of the conversational camera searching for a point of view and for a subject to seize.

Entre temps, Fujihata avait proposé des espaces virtuels où les spectateurs se projetaient, se rencontraient et dialoguaient en temps réel : Interior Global Project (1996), Nuzzle Afar (1999), Off-Sense (2001-2006). Son idée fixe, rendre compte de l’impression de vitesse, s’était trouvé une nouvelle forme avec Impressing Velocity (with Motion Platform) (1999) : un train miniature portant une petite caméra parcourt l’exposition et l’image vidéo qu’il nous donne se creuse en son centre dans sa course.
Plus récemment, avec le chercheur en biologie Yuji Dogane, il se met en tête de révéler le désir des plantes de se mobiliser (Orchisoid, à partir de 2001), de leur apprendre à marcher avec un simulateur de mouvements (Botanical Ambulation Training, 2007).
In the meantime, Fujihata proposed virtual spaces, in which the spectators are projected and able to exchange with one another in real time: Interior Global Project (1996), Nuzzle Afar (1999), Off-Sense (2001-2006). His preoccupation, the expression of sensations of speed, found a new form with Impressing Velocity (with Motion Platform) (1999) : a miniature train equipped with a small camera moves around in the exhibition space and the video image which it shows us crashes in the middle of its track.
More recently, in association with the biologist Yuji Dogane, Fujihata puts his mind to reveal the desire of plants to mobilize themselves (Orchisoid, starting from 2001), and teaches them to walk with the aid of a movement simulator (Botanical Ambulation Training, 2007).


Morel’s Panorama
, exposition Mobilisable, Photo Vincent Evrard

Projet minimaliste et synthétique, référé à L’Invention de Morel, roman de Bioy Casares, Morel’s Panorama (2003), multiplie de façon troublante les niveaux d’énonciation, de représentation et de lecture. Ici, toute présence est d’emblée mise en miroir, mise à distance, révélant comment une certaine forme d’immobilité trouve sa mobilité dans les nappes temporelles qui la cernent.
The minimalist and synthetic project Morel’s Panorama (2003), referring to the novel The Invention of Morel by Bioy Casares, multiplies the levels of enunciation, of representation and of perception in an astonishing way. Here, all presence is mirrored from the start and distanced from itself, showing how a certain form of immobility finds its mobility in the time layers which enclose it.

Morel’s Panorama, exposition de l’Ensad, novembre 2008 [vidéo par Thomas Cheneseau]

Croisant l’enregistrement du trajet par GPS et l’image vidéo-panoramique, qui exclut toute position « cachée » derrière la caméra, Landing Home in Geneva (2005) prolonge la série des Field-Works en l’inscrivant cette fois dans l’espace relationnel des langues, celui des traducteurs et interprètes rencontrés à Genève. Cette pièce a été produite dans le contexte du programme de recherche Formes de l’interactivité de la Haute école d’art et de design à Genève.
Landing Home in Geneva (2005) intersects the recording of tracks by GPS with panoramic video images, this technique excluding a « hidden » position behind the camera. Landing Home in Geneva pursues the series of Field Works by concentrating, this time, on the rational space of languages, the space of the translators and interpreters Fujihata encountered in Geneva. This work has been produced in the context of the research program Forms of Interactivity of the Haute école d’art et de design of Geneva.

Trois registres de la mobilité et du mobilisable sont ainsi présents dans les trois installations de l’exposition de Masaki Fujihata à l’Ensad : Orchisoid — l’orchidée rendue mobile par la robotique —; Morel’s Panorama — mobilisation immobile pour une traversée de l’espace-temps —; Landing Home in Geneva — cartographie mobilisable pour un dialogue localisé dans un contexte et dans des circonstances.
Three classes of mobility and of the mobilisable are therefore present in the three installations of Masaki Fujihata exhibited at the Ensad : Orchisoid — an orchid mobilized by robotics —; Morel’s Panorama — an immobile mobilization for the crossing of time-space —; Landing Home in Geneva — a mobilisable cartography for a localized dialogue in a certain context under certain circumstances.

Jean-Louis Boissier

Articles consacrés à Masaki Fujihata sur le site Arts des nouveaux médias :

Masaki Fujihata : poétique de la carte, du panorama et du miroir (virtuels)

Textes de Jean-Louis Boissier :
• Masaki Fujihata, « Le linéaire actif » (pdf)
• Masaki Fujihata, «Un effet d’étrangeté » (pdf)


Masaki Fujihata, Field-Work@Alsace, ZKM, Karlsruhe, 2002. [© Masaki Fujihata]

Ces deux textes (ci-dessus en format pdf) destinés à des catalogues de l’artiste explicitent les recherches artistiques et technologiques de Masaki Fujihata. Avec le couplage de l’enregistrement vidéo et de la captation des coordonnées spatiales et de l’orientation de la caméra, il invente ce qui peut devenir un nouveau standard du cinéma. Mais il découvre d’abord un mode de relation aux gens et à leur espace, poétique et documentaire, à la fois subjectif et objectif. Si l’image est un panorama, le « preneur de vue » se trouve rejeté de sa place privilégiée, « derrière la caméra » pour rejoindre l’espace de ce qui est filmé, avec les autres. C’est ce qui se passe dans Landing Home in Geneva (2005). Mais déjà Morel’s Panorama (2003) opérait cela, inscrivant de façon très surprenante les regardeurs dans un panorama « vu de l’extérieur ». Cette expérience de défamiliarisation du miroir devient l’argument central dans Unreflective Mirror (2005).


Spectateurs de Landing Home in Geneva. Photo Vincent Evrard

Entretiens avec Masaki Fujihata


Masaki Fujihata, avec une interprète participant au projet Landing Home in Geneva, Genève, juillet 2005 [© photo JLB].

Extraits d’entretiens avec Masaki Fujihata à propos du dispositif des Field-Works

Entretiens réalisés à Tokyo le 15 mars 2003, à Genève le 24 avril 2004 et le 8 juillet 2005 par Jean-Louis Boissier, Daniel Pinkas, Caroline Bernard et Annelore Schneider